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McCluskey au 7ème ciel
McCluskey au 7ème ciel

La Bataille d’Hampden

Deux ans et demi après leur dernière confrontation, le Celtic et les Rangers se retrouvent pour le compte de la demi-finale de League Cup écossaise dimanche. Un Old Firm à Hampden, ce n’est pas sans rappeler le peut-être plus célèbre d’entre eux pour des raisons extérieures au sportif. Récit et témoignage.

10 mai 1980. Le championnat d’Ecosse vient de livrer son verdict et a vu Aberdeen devenir champion avec un point d’avance, coiffant le Celtic au poteau. Les Rangers, eux, finissent cinquièmes et largués. Les deux clubs peuvent sauver leur saison sur un match et la finale de coupe d’Ecosse s’annonce explosive. Contrairement à ce que l’on pourrait penser à la vue du classement, ce sont les Rangers qui partent favoris. En effet, le Celtic est amputé de sa défense centrale habituellement composée de Roddy MacDonald et Tom Adam, mais aussi de Jim Casey, blessé à l’entraînement et qui devait remplacer l’un des deux joueurs à ce poste. Doria n’étant à l’époque pas encore né, le Celtic aligne une paire de centraux inédite avec Mike Conroy, milieu de son état et total néophyte à ce poste, associé à Roy Aitken, le remplaçant du remplaçant. Cette paire devra neutraliser au mieux l’atout offensif numéro un des Gers et double buteur lors de la finale de Coupe d’Europe des Vainqueurs de Coupe en 1972 devenu légende, Derek Johnstone.

Hampden Park est garni d’environ 70 000 spectateurs, dont beaucoup massés dans les terraces à une époque où il était encore autorisé de se tenir debout ainsi que d’apporter au stade sa boisson, alcoolisée ou non. Hampden n’était pas encore totalement couvert, la pelouse était délicieusement imparfaite, les poteaux toujours carrés, les photographes assis sur la pelouse quelques centimètres derrière la ligne de sortie de but et les joueurs du Celtic sans numéro au dos de leurs maillots, ni le désormais indispensable sponsor devant. Autre temps, autre époque. Les deux équipes se rendent coup pour coup sur le terrain. McCluskey est virevoltant et crée des brèches alors que Johnstone se montre omniprésent dans la surface de réparation des Bhoys, sans que personne ne réussisse à trouver la faille à l’issue du temps réglementaire. On se rend également coup pour coup vocalement dans les travées. Les chants (parfois sectaires) résonnent de part et d’autre. Johnstone rate l’immanquable en première période des prolongations lorsqu’il ne peut reprendre une remise lobée de McLean, seul à quelques centimètres du but. Les Gers ont laissé passer leur chance. En seconde période, McGrain reprend de volée un ballon dégagé de la tête dans l’axe. Le défenseur barbu expédie involontairement le ballon sur McCluskey, qui tend la jambe plus par réflexe que par dextérité et prend McCloy à contre-pied. La coupe a choisi son camp, elle sera pour les Hoops.

Et la vraie bataille commença…

Danny McGrain va chercher le trophée remporté au bout de l’effort tandis que les fans du Celtic, ivres entre autres de bonheur, ont envahi la pelouse pour célébrer la saison sauvée et la coupe gagnée face à l’ennemi juré, mais les joueurs n’auront pas l’occasion de faire la fête avec les supporters. Les supporters des Rangers, échaudés et non moins enivrés, ont également investi les lieux et c’est une bataille à coups de projectiles qui se livre. On se rend coup pour coup mais cette fois-ci au sens littéral du terme. Archie McPherson, alors aux commentaires, se demande au micro où est passée la police. Et pour cause, la police a anticipé les débordements en dehors du stade et quadrille le quartier pour éviter affrontements, fans se soulageant la prostate dans les jardins ainsi que les dégradations dans les propriétés avoisinantes. C’est en tout cas ce qu’expliquera par la suite Iain McKie, l’inspecteur en chef. « Tu pouvais voir que l’atmosphère était devenue agressive de par les bouteilles de whisky, vodka ou les canettes de bière jetées au milieu de la pelouse », se souvient Kev, à l’époque âgé de 10 ans. « Mon père m’a poussé du bas de la tribune jusqu’en haut parce que les bouteilles tombaient de plus en plus près. Nous avons perdu de vue mon frère qui avait 15 ans et avait couru sur le terrain. Ce qu’il se passait devant nos yeux était terrifiant. Une bataille sur la pelouse, des adultes qui se battaient entre eux. La police montée a fini par charger et les joueurs n’ont jamais eu la possibilité de venir avec la coupe sur le terrain. Il y avait plus de policiers à cheval qu’à pied », ajoute-t-il.

C’est en effet finalement la police montée qui parvient à ramener le calme à Hampden, mais la mauvaise journée n’est pas encore terminée pour Kev. « Mon frère a finalement réussi à revenir dans notre parcage et nous étions parmi les dernières personnes à quitter le stade. Mon père avait garé la voiture en haut de Mount Florida Street, juste en face de la tribune des Rangers, là où ils faisaient la queue en attendant le train les ramenant en centre-ville. Mon père m’avait acheté un drapeau du Celtic tricolore aux couleurs de l’Irlande un peu plus tôt. Il a cassé la tige afin de pouvoir cacher le drapeau dans sa poche. Quand nous sommes arrivés en haut de la rue, mon père et mon oncle se sont fait frapper par des fans des Rangers en tentant de nous protéger mon frère et moi. Ils nous traitaient de « Fenian (1) bastards ». A cet âge, tu ne sais même pas ce qu’un fenian est. La police était là mais n’a rien fait et nous avons finalement réussi à atteindre la voiture. J’allais m’assoir sur la banquette arrière avant que mon père ne me demande d’enlever ma veste sans que je ne comprenne vraiment pourquoi. Il l’a jetée dans une poubelle et j’avais peur de me faire engueuler par ma mère qui verrait que j’ai perdu ma veste. En fait, j’étais couvert de crachats dans le dos. Un gosse de 10 ans qui assiste à son premier Old Firm couvert de crachats de haut en bas par des adultes. Ça m’a rendu plus fort, assurément, ainsi que moins naïf à l’approche de ce match. Je suis devenu par la suite plus prudent, mais en tout cas cela ne m’a jamais empêché d’aller voir un match », narre-t-il comme si c’était hier.

Catch me if you can

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L’alcool banni des stades écossais suite à ce match

210 personnes seront arrêtées dont 160 dans le stade. On dénombrera une centaine de blessés dont 4 policiers. Par chance, aucun mort ne sera à déplorer ce jour-là. Ce match ne sera rien de moins qu’un véritable désastre pour le football écossais et son image, car étant diffusé en direct, et des décisions fortes devront être prises par la suite. Les images feront le tour du Royaume-Uni et l’alcool est depuis ce jour banni à l’intérieur des stades de football écossais. Les supporters pourront rester debout, jusqu’à ce que le drame d’Hillsborough, en 1989, ne vienne à son tour engendrer la suppression de cette liberté. Si l’alcool n’est sans doute pas seul responsable des débordements, il n’a sans doute pas aidé à apaiser les esprits. « Le match était à 15h et énormément d’alcool avait été consommé en dehors du stade. Mon père a assisté à énormément plus de matchs que moi à l’époque et disait qu’il n’avait jamais vu autant de gens bourrés », précise Kev. Le match de dimanche est attendu avec appréhension par bon nombre de personnes craignant de nouveaux débordements à Hampden après tant d’attente de retour du Old Firm. Les supporters des Rangers sont en colère contre leur club et les moqueries permanentes des fans du Celtic depuis la liquidation n’ont sûrement pas dû aider à apaiser les mœurs. Cependant, il serait fortement étonnant de revoir le même genre de scène que 35 ans auparavant. C’est tout ce que l’on souhaite.

(1) Terme péjoratif désignant un irlandais de confession catholique

Propos recueillis et texte écrit par Grégory Sokol

À propos Grégory Sokol

Grégory Sokol
Passionné de football depuis toujours et au moins autant des tribunes, mouvements de supporters ainsi que de la relation qu’entretient le foot avec la musique ou encore l’Histoire, j’essaie de partager ma passion de l'intérieur, avec des récits de matchs, anecdotes, reportages ou interviews. Ayant arpenté pas mal de stades depuis pas mal d'années, je tente d'être objectif malgré une incorrigible nostalgie, celle-là même qui fait bien souvent l’essence du supporter. J'espère que vous prendrez autant de plaisir à me lire que j'en prends à écrire.

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