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Stade Ferenc Szusza (c) Grégory Sokol
Stade Ferenc Szusza (c) Grégory Sokol

J’étais en tribune lors d’Ujpest-Nyíregyháza Spartacus

Le football hongrois vivote bien loin de son lustre d’antan. En effet, il ne reste que peu de vestiges de l’époque où les magyars parvenaient en finale des coupes du monde 1938 et 1954, ou de l’épopée de Ferencvaros qui atteignit la finale de la Coupe des Coupes en 1975. Plongée au cœur d’un match de championnat hongrois.

Budapest. L’une des quatre fantastiques bordant le Danube avec ses sœurs Prague, Vienne et Bratislava, valant d’ailleurs souvent au célèbre fleuve d’être gratifié de plus beau d’Europe. Une ville qui ravit les férus d’Histoire ainsi que les amateurs d’architecture, celle-ci ayant été à un moment ou un autre de son histoire sous influences romaine, ottomane ou encore soviétique, mais qui peut également s’avérer être une bonne option pour un week-end en amoureux à moindre coût. Bien loin de la belle Buda et de ses collines surplombant Pest, sur la partie Ouest du Danube, ou du parlement inspiré du palais de Westminster, se trouve au nord de la ville le club d’Újpest FC. Pas le club hongrois le plus populaire, le Kispest Honvéd ayant eu en son sein les deux plus grands virtuoses du football hongrois qu’étaient Sándor Kocsis et Ferenc Puskás, et Ferencváros semblant être le club actuellement le plus supporté de la capitale. Il n’y a qu’à faire le tour des échoppes de souvenirs ou de sport du centre-ville afin de s’en convaincre, les produits dérivés à l’effigie de Fradi [1] étant bien plus nombreux que ceux de ses rivaux, ou de parler football avec les locaux lorsqu’ils ne supportent pas de clubs étrangers. Le football hongrois n’est pas toujours suffisamment performant aux yeux de certains pragmatiques comme Gábor, vendeur dans une petite boutique et supportant Manchester United car « les équipes hongroises sont trop nulles ».

Un petit Gerland niché entre une usine et un quartier résidentiel

Quand bien même, la curiosité est trop forte et le métro arrive à Újpest-Központ, terminus de la ligne 3. Mais, comme son nom ne l’indique pas, ce n’est pas la fin du trajet pour se rendre au stade d’Újpest. Terminés le néo-gothique et le néo-classique, place au contemporain avec d’un côté de grossiers blocs rectangulaires de béton et de l’autre un MacDo. Le stade Ferenc Szusza n’est indiqué nulle part et il faut se débrouiller tant bien que mal pour en trouver le chemin, l’autochtone ne maîtrisant pas forcément à merveille la langue de Shakespeare ni celle de Chopin. Le hongrois ferait pâlir n’importe quel polyglotte. Ni slave, ni latine, ni anglo-saxonne, cette langue semble selon les spécialistes prendre sa source au même endroit que le finnois, même si leurs chemins se sont clairement séparés par la suite. Les gestes supplantant les paroles, une vieille dame indique le bus ainsi que la bonne direction à prendre. Celui-ci roule dans la nuit budapestoise, s’aventurant dans les quartiers délaissés des touristes, la pluie fouettant le pare-brise. Il y a de quoi être bercé mais il faut rester vigilant quant à descendre au bon endroit, ce qui s’avère souvent être délicat lorsque l’on se rend à un endroit pour la première fois. Puis, au détour d’une rue, le stade est repérable comme souvent en premier lieu de par son éclairage, laissant un court laps de temps afin de se précipiter sur le bouton signifiant au bus qu’il est bien arrivé à destination et qu’il est temps d’ouvrir les portes.

Alentours du stade

Alentours du stade (c) Grégory Sokol

Si l’atmosphère d’un match de football s’apprécie également avant le déroulement de la rencontre, on ne se bouscule malheureusement pas autour du stade à une grosse heure du coup d’envoi. Pas de bar aux couleurs des violets en vue, alors autant aller acheter le billet pour cette affiche sonnant comme un péplum face à l’équipe de Nyíregyháza Spartacus [2], surtout que la billetterie d’Újpest n’est pas réputée pour être des plus véloces. Il fait nuit noire, et le stade est niché entre la lumière de ce qui parait être une usine et l’obscurité des rues résidentielles avoisinantes. L’achat de la place n’est finalement l’affaire que de quelques minutes où il est nécessaire de montrer patte blanche, à savoir présenter sa carte d’identité afin de relever nom, date et lieu de naissance. Au cas où. Environ 4€, on est là bien loin du racket organisé de certains stades, et c’est tant mieux. La tribune correspondant au ticket se trouve au total opposé du guichet, donnant ainsi l’occasion de visiter les alentours du stade et peut-être trouver un endroit où se désaltérer. J’emprunte une petite rue sombre presque déserte aux allures de guet-apens, rappelant difficilement qu’un match va avoir lieu dans un peu moins d’une heure. Le calme doit être bien plus relatif lorsqu’Újpest affronte Ferencvaros. Pour l’heure, une vieille Lada à droite, comme pour mieux tomber dans les clichés que l’on se fait de l’Europe de l’Est, et le haut des tribunes du stade, aux faux airs de Gerland.

Après avoir cavalé quelques minutes, non sans tomber sur un bar totalement improbable aux airs de motel américain en chemin, l’entrée du stade Ferenc Szusza, éponyme de l’une des gloires du club, daigne montrer le bout de son nez. Gloire par ailleurs peinte sur un mur à droite de ladite entrée. Si le club fut la référence hongroise de 1969 à 1979 en glanant neuf titres de champions, Szusza y aura évolué bien avant cette période dorée. Újpest fut le seul club pour lequel il joua, de 1940 à 1961, martyrisant toutes les défenses du pays en inscrivant quelques 393 buts en 462 matchs. De nos jours, un tel talent aurait sans doute été recruté à 17 ans pour garnir la réserve de Manchester City pour ensuite enchaîner les prêts, d’abord à Stoke, puis Blackpool pour finalement échouer au Royal Antwerp. En cette époque encore lointaine du fatidique arrêt Bosman, la Hongrie, à l’instar de nombreux pays, peut toujours profiter de ses joyaux. Cette époque est depuis bien longtemps révolue et les lumières du stade sont un peu plus agressives à chaque pas, comme un réveil, un rappel à la réalité, autant que cette insensible Ligue des Champions qui, un peu plus déséquilibrée saison après saison, relèguent au rang de clodos ou presque des clubs mythiques comme le Celtic, l’Ajax ou Anderlecht.

Hommage à Ferenc Szusza (c) Lucas Alba

Hommage à Ferenc Szusza (c) Grégory Sokol

Tags anti-communistes, bières, tartines beurrées à l’oignon rouge et vin chaud

Peu de frénésie à cinq grosses minutes du coup d’envoi. Les derniers arrivés choisissent à la buvette au choix entre une tartine beurrée avec de l’oignon rouge, une bière ou un vin chaud. La seconde option sera pour moi celle choisie, sans savoir si ladite bière est pourvue d’alcool ou non, comme il arrive régulièrement. En attendant que la pression soit servie puis en chemin pour la tribune, il est agréable de jeter un coup d’œil sur les murs du stade afin d’en distinguer les différents autocollants, tags et graffitis. On s’aperçoit alors que les ultras d’Újpest nourrissent une amitié avec ceux du Pogoń Szczecin, à en croire les stickers et tags à l’effigie du club polonais garnissant ces murs. Quelques « kotwica » (ancres, en vf, d’ailleurs présente dans l’écusson d’Újpest) sont aussi dessinées, symbole pour beaucoup de polonais, lorsqu’elle est surmontée d’un « P », de résistance et d’insurrection notamment lors de la seconde guerre mondiale. Des symboles anti-communistes également, comme souvent en Europe de l’Est. Une visite de la « Maison de la Terreur » s’impose afin de prendre connaissance des saloperies commises par les soviétiques en Hongrie à partir de 1945 et ainsi comprendre un peu plus cette aversion envers les communistes, parfois débordant sur le nationalisme. Seul un monument soviétique reste debout à Budapest, et certains militent pour sa destruction, comme pour ne plus avoir de traces d’un passé douloureux, se rappeler qu’un jour, le peuple hongrois se souleva et fit rouler la tête de la grande statue de Staline dans Budapest. C’était en 1956, et les soviétiques, chafouins, avaient écrasé l’insurrection hongroise à l’aide de chars d’assaut, assassinant environ 2500 manifestants. Il est temps de se diriger dans la tribune latérale, bière en main et non sans scruter les derniers grafittis donnant une identité à ce stade. Très peu de monde, et la désagréable surprise de voir le secteur des ultras vide. Tous les groupes ultras du pays boycottent ce week-end et manifestent ensemble contre la « carte de supporters », obligatoire, nominative et jugée liberticide. Quelques-uns d’entre eux, facilement reconnaissables à leur look à base d’Everlast ou de Lonsdale, prendront place en latérale avec les spectateurs présents mais resteront silencieux.

Les relations hongro-polonaises sont au beau fixe (c) Lucas Alba

Les relations hongro-polonaises sont au beau fixe (c) Grégory Sokol

C’est dans cette ambiance feutrée et un froid piquant que la rencontre débute. Pas d’enjeu pour le spectateur neutre, pas d’ambiance. Reste encore le jeu, et voir qui se démarque du lot sur le terrain. Le numéro 7 d’Újpest, un certain Krisztián Simon, tire son épingle du jeu, se révélant être bien plus fin et tranchant que les autres joueurs tant techniquement qu’au niveau des déplacements. International hongrois et passé par plusieurs sélections de jeunes, c’est d’ailleurs lui qui ouvre le score d’un superbe lob après une dizaine de minutes de jeu. Les écharpes aux couleurs du club sont agitées quelques instants et quelques « Újpest, Újpest » retentissent. Certains ont même des écharpes de la Fiorentina. Faute de grives, on mange des merles. Les violets doublent ensuite la mise mais encaissent un but peu avant la pause. « Rhythm of the night » aura beau résonner à la mi-temps, rien ne fera décoller une ambiance bien triste même si cela aura le mérite de ressusciter temporairement Corona. À défaut d’un rythme effréné, ce match aura été riche en buts, les locaux s’imposant finalement 3-2 au terme d’une partie globalement dominée, se payant même le luxe de rater un penalty. Újpest passe devant Ferencvaros au classement, et au moment de retourner dans la partie de la ville ou grouillent les touristes une chose est désormais certaine : les bières contenaient bel et bien de alcool.

Le virage des ultras locaux restera désespérément vide et l'ambiance ne décollera pas (c) Lucas Alba

Le virage des ultras locaux restera désespérément vide et l’ambiance ne décollera pas (c) Grégory Sokol

[1] Surnom du club de Ferencvaros
[2] Match comptant pour la 12ème journée de championnat

Grégory Sokol

À propos Grégory Sokol

Grégory Sokol
Passionné de football depuis toujours et au moins autant des tribunes, mouvements de supporters ainsi que de la relation qu’entretient le foot avec la musique ou encore l’Histoire, j’essaie de partager ma passion de l'intérieur, avec des récits de matchs, anecdotes, reportages ou interviews. Ayant arpenté pas mal de stades depuis pas mal d'années, je tente d'être objectif malgré une incorrigible nostalgie, celle-là même qui fait bien souvent l’essence du supporter. J'espère que vous prendrez autant de plaisir à me lire que j'en prends à écrire.

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