Home / Actus / Eric Carrière : « De moins en moins de joueurs sont passionnés par le football »
3413927_3_40fb_eric-carriere-sur-le-plateau-du-canal_4f1bae635ce5e451b49bc830b37bbb36

Eric Carrière : « De moins en moins de joueurs sont passionnés par le football »

Les clubs de  football se serrent plus que jamais la ceinture et se tournent  vers leur centre de formation pour tenter de trouver la perle rare à un moindre coût. À l’heure où il est de bon ton de mettre en concurrence leur rendement, ces centres de formation sont-ils si efficaces, entre les joueurs qui ne parviennent pas à percer et les autres, comme Franck Ribéry, qui font leur trou via le monde amateur? Rencontre avec Éric Carrière qui revient sur la pertinence des centres de formation, lui qui est devenu professionnel sans en avoir intégré un au préalable. L’occasion également d’évoquer la mentalité des joueurs et leur faculté à se déresponsabiliser. Entretien juste passionnant avec l’ancien international français (10 sélections) qui a pour maître mot « l’exigence » sur et en dehors du carré vert.

Vous signez en 1995 au FC Nantes , à 22 ans alors que vous évoluez jusque-là à Muret en CFA. Est-ce à ce moment-là un objectif d’atteint ou une récompense inespérée sachant que vous n’avez pas fait de Centre de formation ?

J’évoluais dans mon club de Muret et j’avais été d’abord contacté la saison précédente par le club de Caen. Mon entraîneur de l’époque m’avait convaincu de rester un an de plus à Muret. Il m’avait dit que d’autres clubs se manifesteraient si jamais je parvenais à rééditer des performances intéressantes. C’était une très grande surprise pour moi quand le club de Nantes s’est manifesté. C’était incroyable pour moi car, dans le contexte de l’époque, Nantes était Champion de France et représentait ce qui se faisait de mieux dans l’hexagone !

Vous effectuez une première année avec l’équipe réserve avant de rejoindre le groupe pro la saison suivante. À quel niveau se situe le vrai cap entre ces deux périodes ?

Le vrai déclic était mon premier match officiel avec les pros. On allait jouer à Lyon et j’ai réalisé une bonne prestation. De ce moment-là, je me suis dit que c’était possible et j’ai continué d’avancer. Durant ma carrière, j’ai toujours marché par étapes. Certains joueurs se fixaient tout de suite un objectif élevé mais, pour ma part, j’avais besoin d’objectifs moins élevés et réalisables.

Est-ce que le fait de signer pro sans avoir eu de « Cursus Centre de Formation » pourrait être envisageable aujourd’hui ?

Oui, il y en a et il y en aura toujours. Mais, à l’inverse, il  y a beaucoup de joueurs qui ont été encensés pendant la période de centre de formation, qui avaient énormément de qualités en catégories de jeunes et qui n’ont pas réussi à franchir les étapes par la suite car ils ne faisaient plus les efforts nécessaires. Alors que quelqu’un qui était moins bon faisait toujours deux fois plus d’efforts. Moi, par exemple, j’avais peut-être moins de qualités dans certains domaines que certains mais je rattrapais ce retard par d’autres choses.

Quelles ont été vos propositions lors des états généraux en 2010 ?

J’étais parti du constat que les jeunes étaient un peu trop dans la « bulle » football et j’avais proposé, pour les ouvrir à autre chose, qu’ils aillent faire des stages en entreprise. J’avais parlé de 10 demi-journées sur une saison dans des entreprises partenaires des clubs le tout en étant rémunéré pour que les joueurs soient conscients de ce qui se passe autour. Un joueur qui rentre dans un centre de formation n’a pas besoin de boulots à côté car il a déjà les moyens de s’acheter ce qu’il veut. En ce sens, cela le reconnecterait et ne banaliserait pas le fait de devenir footballeur professionnel plus tard. On a tendance à devenir blasé quand on fait toujours la même chose et c’est en allant sur d’autres choses qu’on se rend compte si la passion est intacte ou non.

Beaucoup de jeunes sont aujourd’hui blasés dans les centres de formation ?

Oui, c’est certain. J’ai vu l’évolution dans les vestiaires qu’il y avait de moins en moins de joueurs passionnés. J’entends par passion l’envie d’aller jouer au football, que ce soit en vacances avec les copains ou au début de l’entrainement avec le Tennis Ballon. C’est la nature humaine en général qui banalise quelque chose que l’on fait tout le temps au point de ne plus prendre de plaisir. C’est précisément ce que j’appelle «  la bulle ». On a beau en parler mais il faut surtout le vivre. Ainsi avec l’idée d’expérience professionnelle ailleurs, les joueurs pourraient envisager d’autres métiers, au cas où et connaitre la valeur de l’argent.

Auriez-vous été le même joueur si vous aviez fait partie d’un centre de formation ? Pourquoi ?

Avant toute chose, je n’avais pas le niveau pour rentrer dans un centre de formation puisque j’avais été refusé logiquement pour intégrer un Sport-études. Je ne serais jamais devenu pro si j’avais intégré un centre de formation. Je n’étais pas assez mûr et j’avais besoin de vivre d’autres choses. Il y a des joueurs qui ont besoin de passer par certaines étapes. Certains sont surdoués et peuvent franchir les étapes, d’autres sont moins à l’aise et ressentent le manque du contexte familial et se font bouffés par les plus anciens. Beaucoup de joueurs veulent devenir, très tôt, les meilleurs du monde à leur poste.

Est-ce qu’un centre de formation est toujours rentable ?

Cela dépend complètement de la philosophie du club et de ses objectifs de résultats. Quand tu as des jeunes joueurs, il faut entre deux ou trois ans pour qu’il donne son vrai potentiel. C’est impossible d’avoir l’expérience en deux matches, c’est logique. C’est pour ça qu’il y avait des résultats à Nantes qui étaient cycliques tous les trois- quatre ans. Il y avait une génération qui avait des résultats comme en 95, puis ces joueurs-là sont partis vers des clubs qui avaient des ambitions et les moyens de les acheter. Pour eux, le souci majeur était d’avoir des joueurs opérationnels tout de suite. À l’inverse, le souci de la formation est d’avoir un rendement sur la durée. Ce n’est pas parce que ton centre de formation ne te donne pas de joueurs à ton équipe pro qu’il n’est pas important.

Qu’est ce qui fait la différence, selon vous, entre un joueur qui va percer et celui qui va franchir le cap du niveau CFA ?

Quand on devient professionnel, la logique est que l’on a des qualités techniques ou athlétiques mais la plus importante est la qualité mentale qui comprend la capacité à se fixer des priorités. Il y a beaucoup de joueurs qui ne sont pas sérieux. Il y a des  joueurs qui avaient la faculté à faire la fête et être performant, mais il n’y en a pas beaucoup. En ayant évolué en amateur, j’ai vu beaucoup de joueurs qui avaient du talent mais qui n’avaient pas pour priorité d’avoir une meilleure hygiène de vie et de viser une carrière professionnelle. Ces joueurs-là ne peuvent pas dire qu’ils n’ont pas eu de chances. Ils ne se sont pas fixés d’objectifs pour y arriver et ce choix leur appartenait.

Est-ce que vous confirmez que les joueurs ont de moins en moins la culture de l’effort ?

De moins en moins, ce qui ne veut pas dire plus du tout. Notre société évolue. La génération qui arrive souhaite tout avoir et tout de suite. Il y a moins de patience et de respect de la hiérarchie. Il y a moins cet aspect de faire des efforts pour atteindre un objectif. Les éducateurs doivent faire attention à ne pas trop valoriser les joueurs. Dire à quelqu’un qu’il est le meilleur ou le plus beau le dessert au final. Il faut selon moi valoriser le joueur de temps en temps mais il faut aussi le pousser dans ses retranchements au niveau mental. C’est aussi au joueur et son entourage d’être en mesure de s’adapter à la situation et de savoir s’analyser. En ce sens, l’entourage du joueur est primordial pour l’accompagner dans des moments difficiles. Le joueur doit avoir la faculté de se relever en cas de doutes. À l’inverse, lorsqu’un joueur marque un but, il doit aussi avoir la faculté à constater que ce n’est pas son vrai niveau et que son but a masqué sa performance. Ce recul permettra au joueur de progresser.

Le joueur se déresponsabilise-t-il pas trop souvent ?

La nature humaine tend vers le « Ce n’est pas ma faute, c’est la faute de l’autre ». La manière de penser du joueur doit passer par une auto analyse qui consisterait à chercher ce qu’il n’a pas bien fait avant de regarder autour de lui. Le meilleur entraineur que j’ai eu était Reynald Denoueix. Il disait : « Je ne vais pas vous dire de ne pas faire d’erreurs, on va tous en faire. Demandez-vous d’abord comment faire pour rattraper l’erreur de votre coéquipier. ». Avec ses mots, il nous faisait prendre conscience que nous étions dans une dimension purement collective. Il nous sensibilisait sur notre faculté à rattraper l’erreur de notre coéquipier, et, dans un second temps, à ne pas faire d’erreurs sur la plan personnel. « Ne te fais pas éliminer » disent la plupart des entraineurs mais n’importe quel joueur, même Thiago Silva, se fait éliminer. Le discours de Reynald Denoueix, envoie un message fort à ses joueurs. Il sous-entend que l’on ne doit pas se tourner vers son coéquipier en cas d’erreur et que tout le groupe est concerné. Quelle force de pouvoir penser que notre partenaire va rattraper notre erreur !

Quel est le rôle de la DTN dans tout ça ?

La tendance était pendant une période de dire qu’il fallait former le joueur. On formait donc un individu. C’était une erreur compréhensible. Il faut former le joueur à trouver lui-même les solutions dans une équipe afin qu’ils aient la capacité de s’adapter aux autres. C’est ce qu’ils sont en train d’essayer de faire et ils vont dans le bon sens. On doit davantage former les joueurs à trouver eux-mêmes des solutions. Reynald Denoueix nous disait : « Mon idéal c’est d’avoir rien à dire et de vous rendre autonome au moment de trouver des solutions ».

Vivien Couzelas

Suivez moi sur Twitter: @panenkamag

Les clubs de  football se serrent plus que jamais la ceinture et se tournent  vers leur centre de formation pour tenter de trouver la perle rare à un moindre coût. À l’heure où il est de bon ton de mettre en concurrence leur rendement, ces centres de formation sont-ils si efficaces, entre les joueurs qui ne parviennent …

Review Overview

User Rating: Be the first one !
0

About Vivien Couzelas

Vivien Couzelas
Amis passionnés de football, Une fois le Diplôme Européen de Journaliste en poche et quelques expériences professionelles dans le journalisme plus tard, j'ai décidé de mettre sur pieds un site à l'image de ma conception du football :Quelque chose de sérieux mais sans prise de tête, quelque chose qui nous rend par moments cinglés mais en gardant du recul, quelque chose dont on ne peut pas se passer tout en ne restant que du sport.... J'espère que vous prendrez autant de plaisir à me lire que je prends chaque jour à faire un métier autour de ma passion. Amitiés sportives, Vivien

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

*

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>